Et si on ne pouvait pas parler d’inclusion numérique sans parler d’exclusion numérique ?

Jeudi dernier, sur l’île des Machines à Nantes, le célèbre pachyderme géant de bois et de métal était en maintenance, pour être équipé d’un moteur hybride vingt fois moins polluant. Son immobilité majestueuse contrastait avec le flux d’humains de chair et d’os venus débattre de médiation numérique. Numérique en Commun(s) , initié par la MedNum  et l’Agence du numérique , s’emploie à réunir ceux qui partout en France agissent pour donner un égal accès aux pratiques et aux services numériques. Se sont ainsi côtoyés pendant deux jours, des membres de Fablab, comme Ping  à Nantes, animateur, par ailleurs, de l’événement, des lieux de création numérique comme Zinc  à Marseille, des tiers-lieux comme le Lieu Multiple  à Poitiers, des universitaires, des structures publiques et privées, des collectivités territoriales et même des producteurs de communs numériques.

Dans le discours d’ouverture, la maire de Nantes, Johanna Rolland, a donné le ton : « Aujourd’hui, je crois que tout le monde à ce mot à la bouche, “inclusion numérique”, “inclusion numérique”, “inclusion numérique”, le dire c’est bien, le faire c’est mieux ». Le sujet de l’inclusion numérique a, en effet, concentré l’essentiel de l’attention pendant ces deux jours de rencontres. Hier, on parlait volontiers de fracture numérique, d’exclusion numérique. Que vient souligner ce basculement de l’exclusion à l’inclusion ? Œuvrer pour l’inclusion numérique est-ce la même chose que lutter contre l’exclusion numérique ? Serait-ce juste ce vieux débat entre le verre à moitié plein et le verre à moitié vide, entre la pensée positive et l’esprit critique ?

L’inclusion, c’est en quelque sorte l’idée de faire entrer à l’intérieur ceux qui sont restés dehors. L’inclusion semble exprimer le point de vue de celui qui est déjà à l’intérieur, quand l’exclusion parlerait plutôt à celui qui est dehors et qui la vit, l’exclusion. Cela questionne alors une autre expression qui a saturé le débat public depuis quelques années : l’empowerment . Car l’empowerment consistait plutôt à laisser la porte entrouverte afin que les exclus entrent d’eux-mêmes. L’inclusion serait-elle alors un aveu d’échec de l’empowerment ? On a attendu, attendu, ils ne sont jamais venus… et le bouquet d’églantines a fané ? Si l’empowerment n’a pas été à la hauteur de ses promesses, selon Catherine Tourette-Turgis, fondatrice de l’université des Patients, c’est parce qu’on ne peut pas « utiliser le concept d’empowerment, sans utiliser le concept de disempowerment. Les institutions ont ceci de particulier, qu’elles sont plutôt disempowering, c’est-à-dire justement qu’elles enlèvent le pouvoir d’agir, donc remettre de l’empowerment sans analyser le pouvoir de disempowerment des institutions, ça ne peut pas marcher ». On peut alors supposer que faire de l’inclusion numérique sans penser, identifier, prendre en compte les facteurs d’exclusion (numérique ou non), ça ne marchera pas mieux. Ce serait comme apprendre à une personne illettrée à utiliser les moteurs de recherche. « Impossible dans le concret d’aborder l’un sans l’autre », confirme Céline Berthoumieux, directrice de Zinc. Le fait que les financeurs ciblent des publics spécifiques semble d’ailleurs symptomatique de cette incompréhension de la dualité inclusion/exclusion. « Par exemple, si on nous finance une action à l’attention des jeunes des quartiers défavorisés et que l’on propose un atelier qui va mélanger ces jeunes avec des jeunes du centre ville, afin justement de créer des liens sociaux entre les quartiers. On nous répond, hors de question de financer l’activité des enfants de bobos du centre ville. Une telle réponse contribue à isoler les jeunes issus des quartiers défavorisés, ce qui entretient un facteur d’exclusion majeur », déplore-t-elle.

Alain Giffard, un penseur des premières heures du numérique, souligne en clôture de l’événement la difficulté de trouver un langage commun et une grammaire commune entre hacktivistes de la médiation et de l’inclusion numérique d’un côté, et responsables politiques, structures publiques ou entreprises privées de l’autre. « Ce langage commun est pourtant important pour qu’il se passe quelque chose entre acteurs de la médiation et responsables politiques ou entreprises, notamment pour obtenir le financement de ses propres actions… Mais, quel est le prix à payer pour utiliser ce langage ? Quelle est la contre-dette ? En quoi nous permet-il (ou non) de mémoriser, critiquer, partager notre expérience collective ? Quelle relation entre l’expérience et ce langage ? », interroge-t-il.

L’inclusion numérique pour les uns et pour les autres semble, en effet, couvrir une réalité bien différente, comme l’illustre l’intervention, au début de l’événement, du Secrétaire d’État en charge du numérique, Mounir Mahjoubi. Il a annoncé la création d’une fondation pour l’inclusion numérique, ainsi que l’objectif de former, en 4 ans, la moitié des 14 millions de personnes en grande difficulté avec le numérique. L’État va mobiliser un budget de 10 millions d’euros auquel il compte ajouter 40 millions d’euros supplémentaires via le secteur privé et les collectivités territoriales, ce qui représente donc environ 7 euros par personne. « Si on formait un tiers de ceux qui sont éloignés du numérique, cela représenterait un gain de 1,6 milliard d’euros pour la France », déclare-t-il, en se référant à une étude de France Stratégie, qui précise dans son rapport ne pas avoir calculé le coût qu’il faudrait dépenser pour obtenir ce gain… « Ce n’est évidemment pas pour cela qu’on le fait, mais il faut bien pouvoir justifier notre action si on nous le demande », s’empresse-t-il d’ajouter, devant un auditoire, quelque peu désemparé devant la disproportion entre l’ambition et les moyens annoncés, et sans doute quelque peu heurté par une telle approche comptable de la médiation numérique, activité pourtant essentiellement relationnelle. Pour résumer, le ministre souhaite expérimenter un « pass numérique » donnant accès à des actions de formation pour les personnes éloignées du numérique, en s’appuyant sur différents acteurs, dont des entreprises, des fondations, des collectivités, qui viendraient financer une partie de ces « pass ».

Après enquête, il ne s’agit pas tant de « former » ces personnes que de leur apprendre à faire par elles-mêmes, c’est-à-dire suivre plutôt des ateliers que des formations au numérique. Ensuite, l’engagement du ministre s’appuierait sur une initiative existante : #APTIC . Il s’agit d’une plateforme d’intermédiation entre financeurs de l’inclusion numérique et citoyens exclus du numérique. Hébergé pour le moment par Médias Cité , une coopérative de médiation numérique bordelaise, elle deviendra, elle-même, une coopérative de bien commun avec dans sa gouvernance les financeurs et les acteurs de la médiation numérique. Son initiateur Gérald Elbaze est parti d’un constat : « Quand on est isolé du numérique, venir dans un espace de médiation numérique, cela n’a rien de naturel. Déjà, il faut faire le constat de ses propres difficultés (ce qui n’est jamais simple), et ensuite, pour caricaturer, il faut aller chercher en ligne les lieux qui existent. Mission impossible ». Le principe d’#APTIC, c’est de donner de la valeur au fait d’aller se former et d’offrir la liberté aux personnes de choisir ce qu’elles veulent apprendre. Pour se faire, #APTIC met en circulation des carnets de 5 à 10 chèques numériques (en version papier), d’une valeur faciale de 10 euros. « En affichant un montant, on redonne de la valeur à la médiation numérique du point de vue de son bénéficiaire. L’idée est de transformer ce qui est vécu par ce dernier comme une carence en un droit à monter en compétence, que ce soit à la fois une opportunité et que ça ait de la valeur », explique-t-il. A mi-chemin entre le titre restaurant – le groupe Up pourrait d’ailleurs prochainement s’associer au projet – et le bon cadeau, ce chèque numérique, va, selon Gérald Elbaze, inciter des publics à venir dans des espaces où ils ne se seraient jamais rendus… et où ils pourraient peut-être éprouver l’envie de se former.

Concrètement, #APTIC a créé un référentiel national de 129 services : créer un compte en ligne, protéger ses données personnelles, découvrir les logiciels libres, etc. Ce référentiel sert à déterminer les lieux qui sont habilités à percevoir les chèques. A chaque chèque reçu, le lieu reçoit un contre-paiement de 9,6 euros et les 0,4 euros restants servent à financer la plateforme. Les financeurs de la médiation numérique sont alors invités à acheter massivement des carnets de chèques pour qu’ils soient ensuite redistribués via différents réseaux proches des personnes en difficulté avec le numérique. Ce dispositif vise à devenir un fond de financement commun et à grande échelle des lieux de médiation numérique, en partant d’abord des bénéficiaires et non des lieux ou des objectifs des financeurs.

Avec ce principe de chèques ou de pass numérique, réussira-t-on enfin à définir une inclusion numérique qui soit vraiment dans l’intérêt de ceux qui sont exclus du numérique ? L’ensemble des acteurs vont-ils jouer le jeu de cet intérêt collectif et Nous irons tous au paradis ? Ou bien faut-il se résigner par avance à ce qu’Un éléphant ça trompe énormément ?

En savoir plus

L’ile des machines

Numérique en commun(s)

Les bénéfices d’une meilleure autonomie numérique
RAPPORT FRANCE STRATEGIE / 2018

Plan national pour un numérique inclusif
ANNONCE GOUVERNEMENT

Aptic : le chèque numérique pour tous

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LE MONDE DES AVENGERS / Critique du film

Publié sur le Digital Society Forum